Grèce-Macédoine : « Accord Tsipras-Zaef »: Un compromis bourgeois pour reconnaître enfin la Macédoine

Par la Tendance Programmatique IVe Internationale* 

1. L’accord signé à Prespes (1) le dimanche 17 juin entre les gouvernements de la Grèce et de la République de Macédoine essaie de résoudre la « nouvelle question macédonienne » (une situation résultant de l’effondrement de la Yougoslavie et de la montée des nationalismes balkaniques au début des années 1990), et cela de façon définitive, au moins pour la Grèce, avec l’annulation du régime d’État paria qu’elle avait imposé à la République de Macédoine. Même avec un dernier chantage, cela constitue cependant une proposition de compromis historique entre les classes bourgeoises nationales et est en mesure de lever une situation d’oppositions dangereuses pour les travailleur·e·s en Grèce, en République de Macédoine et, plus largement, dans les Balkans. Pourtant, cette proposition intervient dans un contexte d’impréparation de la majorité des citoyen·e·s grecs, y compris des masses ouvrières, dans la mesure où elles ont subi depuis trente ans un lavage de cerveau sans précédent sur le thème « la Macédoine est une et elle est grecque ». Même si les réactions sont d’une ampleur beaucoup plus restreinte – par rapport aux réactions inexistantes contre la nouvelle « ligne nationale » de 2008 (2) que l’accord actuel matérialise – que les manifestations nationalistes de 1991-1992, elles sont pourtant réelles et à un moment où la polarisation politique et sociale cristallisée pendant la crise s’est épuisée sous la forme qu’on a connue (surtout mémorandum et anti-mémorandum, mais aussi avec une grande gamme d’expériences de luttes à grande, moyenne et petite échelle). En même temps, malgré le recul du pôle nationaliste de VMRO (3) en République de Macédoine, le changement de nom du pays que prévoit l’accord est en mesure d’apporter le résultat inverse, en blessant le sentiment national des Macédoniens, du fait que le nom est d’une grande portée symbolique.

 

2. Comme il est le produit du chantage et de la puissance de la Grèce, l’accord est nécessairement déséquilibré. Les concessions macédoniennes sont non seulement plus grandes mais elles affectent surtout le droit à l’autodétermination, avec en plus l’imposition néolibérale, bien connue dans la Grèce des mémorandums, d’une « libre acceptation » des termes imposés par les puissants. La République de Macédoine doit être reconnue avec son nom constitutionnel actuel ! En effet, le pays voisin était appelé par le nom de Macédoine pendant un demi-siècle, dans le cadre de la Yougoslavie, et l’État grec l’avait accepté sans que personne ne sorte dans la rue pour protester. Le changement de nom de la République de Macédoine est une application du droit du plus fort dans les rapports interétatiques.

D’un autre côté, nous ne pouvons que reconnaître que l’accord a des implications idéologiques importantes pour le récit national grec dominant sur la Macédoine. Il reconnaît qu’un ensemble national-culturel slave coexiste en parallèle avec un ensemble grec dans l’espace géographique qui est appelé Macédoine. Les citoyens du pays voisin s’appellent Macédoniens et leur langue est reconnue comme macédonienne. Ces reconnaissances sont justes et correspondent à l’évolution sociale historique des Balkans. Dans d’autres circonstances, elles constitueraient une constatation logique de la réalité historique ; mais par rapport à la façon dont a été développée l’idéologie nationaliste grecque sur la question macédonienne dans les années 1990, elles apparaissent comme radicales, dans la mesure où la nation voisine avait alors été considérée comme « inexistante », un « artifice », et qu’il était impensable qu’elle porte la dénomination de macédonienne, qui serait le monopole des soi-disant descendants directs d’Alexandre le Grand ! Voilà pourquoi il est difficile que ces reconnaissances soient « digérées » par le nationalisme grec à tendance macédo-culte, dans lequel l’État grec a investi pour s’en servir. Malheureusement, l’accord est signé par un gouvernement de « gauche » qui a sapé la crédibilité des valeurs de gauche aux yeux de la société et qui est incapable d’inspirer et de mobiliser des « forces progressistes » pour quoi que ce soit. De plus, au lieu de lever unilatéralement la situation de paria qu’il impose à la République de Macédoine, il promet de le faire en suivant la « ligne nationale » sur la question macédonienne, à savoir en exerçant un dernier chantage, matérialisant ce qu’avaient décidé et n’avaient pas appliqué les gouvernements précédents.

3. Et au-delà du nom, question qui par ailleurs peut, par surinvestissements nationalistes ou par suite des ressentis des expériences sociales, devenir un boomerang pour l’accord, de notre point de vue et de par notre position historique, ce qui est particulièrement important c’est la pierre tombale additionnelle que l’État grec veut en outre imposer à tout débat sur la minorité macédonienne en Grèce (comme il le fait d’ailleurs pour les autres minorités, par exemple turque). Nous ne voulons pas créer une question de minorité à partir de rien. Mais nous voulons reconnaître le crime historique d’oppression des « autres » dans la partie nord du pays (4) et que soit reconnu, enfin, le droit d’être éduqués dans la langue que parlent chez eux aujourd’hui encore des milliers de citoyens grecs !

4. En résumant notre position, nous soutenons la reconnaissance de nos voisins comme Macédoniens et celle de l’existence de la langue macédonienne. Nous considérons comme potentiellement dangereux le changement de nom du pays voisin. Nous condamnons les efforts exercés aujourd’hui encore pour contester l’existence de la minorité macédonienne en Grèce. Nous considérons comme bienvenu tout ce qui, dans l’accord, sape le paroxysme nationaliste catastrophique qui a empoisonné la société depuis le début des années 1990 et qui a conduit au traitement raciste de nos voisins du nord. Nous sommes contre les injustices qui reproduisent à l’infini des rancœurs nationales. Il s’agit d’une preuve supplémentaire de l’incapacité du capitalisme de résoudre les conflits sociaux, surtout nationaux, qu’il crée dans une grande mesure lui-même. Notre attitude politique globale, cependant, est déterminée par l’actuel moment historique en Grèce, dans lequel l’accord subit une attaque généralisée du bloc nationaliste, tandis qu’en même temps l’opposition de gauche désoriente en culpabilisant l’État voisin comme agent en puissance de l’impérialisme occidental.

5. À la transformation historique du statu quo dans les Balkans, avec la transformation des vieilles bureaucraties du « socialisme réellement existant » en nouvelles bourgeoisies, l’État grec a donné avec son nationalisme une réponse offensive. Le personnel politique bourgeois, avec l’aide d’une partie de la gauche d’alors – qui dans son évolution est devenue l’actuel parti gouvernemental, Syriza – avait organisé une campagne de mobilisation nationale à partir de 1992 contre la République de Macédoine, qui était la suite de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, reconnue par l’État grec pendant la période de guerre froide. Ces secteurs ont empêché la reconnaissance de cette nouvelle entité étatique avec son nom constitutionnel à l’ONU – elle a été reconnue sous le nom : Ancienne République yougoslave de Macédoine (5) – ainsi que dans d’autres institutions interétatiques et ils en sont même arrivés à envisager le partage du nouveau pays entre la Grèce et la Serbie de Milosevic. Au sommet de cette politique agressive à l’extérieur et cultivant une hystérie nationaliste à l’intérieur, le gouvernement Papandreou a imposé un embargo économique en 1994. Les rapports entre les deux pays ont été déterminés, dès le début, par le chantage systématique de l’État grec face à l’État macédonien plus faible. Les chantages grecs et la médiation internationale ont débouché sur « l’accord intermédiaire » de 1995, par lequel la république voisine a accepté de changer de drapeau et de symboles étatiques – le dit « soleil de Vergina » (6) – et a été reconnue par l’État grec comme FYROM. Avec cet accord, une relation diplomatique formelle a été prévue (consulats), le respect mutuel des frontières communes a été accordé, et les deux États se sont mis d’accord sur le fait que la seule question ouverte, pour une médiation internationale dans le cadre de l’ONU, serait le nom du pays voisin – sans mentionner dans cet accord des questions de langue et de citoyenneté. Une politique d’expansion agressive de la part du capital grec a suivi et pendant tout une série d’années il a été le second plus grand investisseur, en investissements étrangers directs, dans la République de Macédoine. Un régime diplomatique double a été formé, selon lequel la plupart des pays ont reconnu la République de Macédoine, avec son nom constitutionnel, pour leurs relations mutuelles, mais les organismes internationaux, comme l’ONU, le Conseil de l’Europe, etc., ont reconnu ce pays comme FYROM, la Grèce exerçant son véto à l’entrée de la République de Macédoine dans l’Union européenne ou dans l’OTAN. Des calculs géopolitiques ont mené l’État grec à relâcher son attitude dure, quand il y a eu l’explosion guerrière violente entre les forces gouvernementales macédoniennes et les autonomistes albanais en 2001. La stabilisation politique du pays voisin et la dissuasion d’un irrédentisme albanais a pesé sur la formation d’une nouvelle « ligne nationale », comme on l’appelle, en 2008 sous le gouvernement de Kostas Karamanlis, qui a accepté pour le débat sur le nom la solution d’un nom composé, qui pourrait inclure le terme « Macédoine » géographiquement déterminé, pourvu qu’il soit erga omnes (à savoir pour tous les usages, intérieurs et extérieurs). Pourtant, depuis lors et jusqu’à maintenant, les gouvernements grecs ont continué à exercer le chantage sur la république voisine et à la maintenir au niveau d’un État paria dans la région des Balkans.

6. La critique de droite contre l’accord actuel le présente comme un accord des anti-Grecs de gauche, qui reconnaissent la nationalité et la langue macédoniennes. La critique patriotique de gauche le présente comme une soumission à l’impérialisme, aux Américains et à l’OTAN – Tsipras serait « le bon enfant de l’UE » – et la critique, non patriotique, de gauche comme une soumission à la classe dirigeante grecque et à son offensive (Tsipras « le bon enfant » de la bourgeoisie). L’accord est effectivement rendu possible, du côté grec, par les rapports de forces géostratégiques actuels favorables et il suit les calculs de la bourgeoisie grecque. Les mouvements plus larges de la politique extérieure grecque dans les Balkans, depuis la rencontre des directions balkaniques à Bucarest (7), les initiatives diplomatiques avec la Bulgarie et l’Albanie (8), visent d’abord une reprise du capital grec et de son influence dans les Balkans, ainsi que la limitation de l’influence turque, de sorte qu’il puisse se consacrer à sa tâche essentielle de définir une ZEE dans le sud-est méditerranéen et exclure la Turquie de l’accès aux gisements supposés d’hydrocarbures. Les « bons services » pour l’Union européenne et pour l’OTAN peuvent jouer un rôle, mais secondaire. Ils concernent moins des facilitations pour la dette et beaucoup plus des velléités géopolitiques de revalorisation de la Grèce face à la Turquie et, comme l’a présenté N. Kotzias (9), une stratégie de régionalisation des Balkans sous la houlette de la Grèce. Le gouvernement grec a saisi résolument l’occasion qui s’est présentée à lui avec le changement gouvernemental en République de Macédoine pour construire l’image des success stories successives de la Grèce : sortie des mémorandums, reconstruction de la carte diplomatique des Balkans avec la Grèce comme actrice de premier plan et, à l’horizon, une « cosmogonie énergétique ». Il s’agit de l’enveloppe idéologique de la contre-offensive du capitalisme grec après la période des mémorandums qui a vu se contracter son ouverture au-delà des frontières. Par ailleurs, les difficultés de mobilisation des masses et de création des coalitions sociales, comme celles qui ont appuyé le « courant de modernisation » à la fin des années 1990, sont pour le moment indépassables. L’écroulement des illusions sur une politique progressiste de refus des mémorandums a rendu possible l’apparition d’une droite nationaliste, réactionnaire, dans les rues, avec les manifestations de « combattants macédoniens ». Le libéral Mitsotakis (10) essaie d’empêcher l’apparition d’un courant politique de masse à la droite de la Nouvelle Démocratie, et les débris du PASOK essaient de survivre en se retournant vers le populisme, qu’ils étaient censés dénoncer chez Syriza ! Dans cette situation d’absence d’opposition progressiste, les « récits profonds » ressortent à la surface comme expression du mécontentement populaire.

7. Dans ces conditions, la décision du capital grec, ou de sa partie la plus importante, d’en finir avec le régime de paria qu’il a appliqué à la République de Macédoine, surtout pour ses propres raisons, expansives, ainsi que l’application de cette décision, sont pris par des couches larges comme une nouvelle défaite, puisque la reconnaissance de la Macédoine va supprimer le dernier élément objectif de chantage au niveau international.

Les réactions, presque unanimes, du personnel politique ne relèvent pas seulement d’un tacticisme, car ils doivent nécessairement gérer l’atteinte à la mythologie nationale qu’ils ont cultivée et qui refuse précisément que les voisins soient des populations et des gens normaux et qu’on doive les reconnaître comme tels.

8. L’État grec a exercé une realpolitik en se basant sur le fanatisme national fiévreux et l’intransigeance sur la question macédonienne, particulièrement forts dans la base sociale des partis bourgeois de pouvoir en Grèce du nord. Les mots d’ordre sur la grécité exclusive de la Macédoine se sont cristallisés comme une vérité universelle et incontestable dans la conscience sociale, comme une idéologie nationale officielle, au-delà des flambées et des exaltations des cercles de droite et d’extrême droite les plus durs, de l’Église, de l’armée et de « l’État profond ». La mobilisation nationale a été utilisée de façon classique pour que les masses s’identifient à l’État et à leur direction politique, pour que leur mécontentement se tourne contre les « ennemis extérieurs », surtout dans une période d’offensive aiguë contre les intérêts ouvriers (gouvernement Mitsotakis 1990-1993). Les « masses » ont aussi été utilisées comme une carte de négociation dans la diplomatie cynique de l’État grec qui a refusé initialement toute utilisation du terme Macédoine pour nommer le pays voisin et qui a découvert plus tard que ce terme pourrait être utilisé d’une certaine manière – à partir du moment où ceci correspondait aux intérêts des capitalistes grecs. Tout comme le racisme est utilisé contre les immigré·e·s qui viennent des pays classés plus bas que la Grèce dans la division mondiale capitaliste du travail, des Macédoniens sont traités de « gitano-skopjens » (11) – une représentation raciste du peuple voisin, plus faible et plus pauvre. L’effort ultérieur de conquête économique de l’État voisin, qui s’est fait sur la base de la dévalorisation nationale du peuple macédonien, en était son complément logique.

9. L’idéologie nationaliste grecque officielle façonnée pendant la période 1991-1995 se basait sur l’idée « auto-évidente » du caractère grec et de la continuité historique nationale dans l’espace géographique de la Macédoine depuis l’époque d’Alexandre le Grand jusqu’à nos jours, en utilisant un récit historique « profond » pour mobiliser les masses autour des intérêts géopolitiques de la classe dirigeante grecque. Les voisins étaient historiquement invisibles dans le débat public grec concernant toute la période de la guerre froide et ils apparaissent soudainement comme des « usurpateurs » de « notre » histoire nationale lors de l’éclatement de la Yougoslavie et de la restructuration géopolitique des Balkans. La nation macédonienne, comme l’a répété Mikis Theodorákis lors de la manifestation nationaliste à Athènes, est un « artifice » de Tito. Or, toutes les nations sont des « artifices » historiques et l’artifice historique de la Macédoine grecque c’est l’histoire tragique des guerres sanguinaires, des conquêtes militaires, des échanges de populations et d’oppression de la minorité macédonienne slave. Mais que les nations soient fondées sur des mythes ou qu’elles soient des créations historiques, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas quelque chose de « réel ». Leur réalité est déterminée surtout par la constitution des États nationaux. Il y a une continuité étatique entre la République d’abord Populaire, ensuite Socialiste et, à la fin, sans adjectif, de Macédoine pendant plus de 70 ans, que le nationalisme grec ne pourra pas effacer.

10. On pourrait argumenter en rappelant que des populations slaves, qui se reconnaissent comme nation macédonienne, ont une présence de plusieurs siècles dans cette région et qu’elles avaient des raisons pour former une conscience nationale macédonienne ; ou encore que la partie grecque de la Macédoine a été conquise militairement au début du XXe siècle et que l’identité grecque a été imposée par l’échange des populations, par l’installation dans cette région des réfugiés de l’Asie Mineure et du Pont (12), par l’imposition violente de la grécité à la minorité slave ; mais tout cela parait indifférent face à la transformation du récit national en « présent » qui ne souffrirait aucun questionnement, comme on le voit dans l’éducation, les médias et dans la certitude devant aller de soi que la Macédoine est une région de Grèce. C’est pour cela que l’accord, compromis entre les classes bourgeoises et entre élites politiques, qui « reconnaît » l’existence de nos voisins comme Macédoniens par des moyens légaux et institutionnels aura des implications importantes pour l’acceptation de la nation voisine comme nation réelle ainsi que comme coup porté contre l’idéologie du nationalisme grec.

11. Les États-nations veulent se présenter comme la cristallisation des communautés existant depuis la nuit des temps, ayant un noyau stable et inchangé qui serait le sang, la culture, la langue ou tout cela ensemble, comme dans le cas du nationalisme grec. Depuis le début de la lutte de libération jusqu’à aujourd’hui, depuis Rigas Féréos (13) jusqu’à la « Grèce des chrétiens grecs » de la dictature et au-delà, la définition de la nation grecque, à savoir qui y inclure, avec qui on pourrait former un État, quels furent les stades de son évolution, et jusqu’à la question de savoir quelle sorte de langue devait être la langue de cette nation, tout cela a constitué des enjeux historiques sujets à des révisions et des débats, tout à l’inverse des prétentions sur une identité nationale inaltérable. De la même façon, le nationalisme macédonien est passé d’une idéalisation – pendant la période de la Yougoslavie de Tito – des aspects sociaux et de classe réels de l’insurrection de Ilinden (14) et de l’affirmation du caractère macédonien autonome, surtout contre l’historiographie bulgare, à une recherche des racines historiques au fond des temps et à l’Antiquité pendant la période qui a suivi la division de la Yougoslavie et l’indépendance de la République de Macédoine. Le gouvernement actuel de Zaef essaie de rompre avec cette tendance, en proposant des ponts tant à l’intérieur du pays avec la communauté albanaise qu’à l’extérieur, en réduisant les désaccords tant avec la Grèce qu’avec la Bulgarie, en réussissant même avec celle-ci à commémorer pour la première fois ensemble la révolte d’Ilinden. Du moment que c’est sa propre direction « communiste » qui a impulsé la transition vers une démocratie bourgeoise et une économie de marché, il va de soi que tous les gouvernements de la République de Macédoine ne peuvent avoir comme perspective que l’intégration dans l’Union européenne. Pourtant, la rhétorique du nouveau gouvernement Zaef apparaît comme éclairée par rapport aux autres récits nationaux dans les Balkans, surtout après le réveil des rivalités nationales en Bosnie ou entre la Serbie et l’Albanie autour de l’indépendance de Kosovo.

12. La gauche grecque, au-delà de Syriza, dans une grande mesure descendante de la même matrice historique (KKE, UP, NAR), converge dans un effort désespérant de refus de l’accord qui jette de l’huile sur le feu réactionnaire. La composante commune de leur critique, c’est avant tout que l’accord promeut les plans impérialistes dans la région, pour transformer la République de Macédoine en base de l’OTAN, même si ces partis de gauche essayent de prendre plus ou moins de distances par rapport à l’opposition nationaliste dominante en ajoutant et en mettant en avant dans leur analyse la classe dirigeante grecque et ses intérêts. Étant donné que la Grèce est membre de l’OTAN et de l’UE et de toute « alliance impérialiste entre les loups » existant sur la planète, ils ne demandent rien de moins à la bourgeoisie grecque que de faire un travail de sape à l’intérieur de l’OTAN et l’UE ! Puisqu’il n’est pas possible que la Grèce sorte de l’OTAN et de l’UE, qu’on utilise donc ce prétexte pour qu’elle continue à tenir la République de Macédoine en dehors de ces organismes : anti-impérialistes rusés ! Le misérabilisme de cette position se combine à l’incapacité de voir que si l’OTAN et l’UE s’étendent dans la région, la plus grande part de responsabilité revient au camp social bureaucratique du défunt « socialisme existant », des intérêts duquel ces partis de gauche, existant déjà comme tels pour certains avant les futures scissions, étaient alors les agents en Grèce. Les bureaucraties ont avili le socialisme aux yeux de millions des travailleur·es en Europe de l’Est et dans les Balkans et quand l’heure est venue, elles ont conduit leurs pays vers l’économie de marché pour se transformer elles-mêmes en nouveaux capitalistes. Par conséquent, cette position ne s’oppose pas sérieusement à aucune alliance impérialiste. Tout ce qu’elle fait, c’est de contribuer à la dévalorisation nationaliste de l’État voisin en ajoutant des touches idéologiques à connotation de gauche à sa délégitimation. Des forces de gauche qui fonctionnent dans la normalité dans des structures politiques et institutionnelles d’un pays qui appartient à tous les organismes internationaux montrent leur doigt anti-impérialiste au petit pays voisin contre lequel leur propre « patrie » exerce un chantage systématique ! Ce mélange, surtout quand il est combiné à du campisme (le plan de l’OTAN d’encercler la Russie et l’axe chiite au Moyen-Orient), devient complètement désorientant pour les travailleur·e·s du pays. Le conflit entre la Grèce et la Macédoine concerne deux démocraties bourgeoises, une vieille et une nouvelle, une plus forte et une plus faible, et dans ce conflit l’une utilise sa position privilégiée au sein des organismes internationaux du capital pour imposer ses propres prétentions nationales dans la région des Balkans et pour réécrire leur histoire.

13. L’éternelle poursuite de l’affrontement nationaliste avec le peuple macédonien voisin joue au détriment du développement de la conscience de classe dans le pays et de la solidarité entre les travailleurs et les travailleuses des pays balkaniques. La levée du régime d’État paria que l’État grec a imposé à la République de Macédoine est la moindre des choses à faire du côté grec. Et cela, nous devons le soutenir face à toutes les réactions qui, de fait, si ce n’est aussi en paroles, voudraient ainsi justifier la pérennité des vétos étatiques grecs. Nous devons en même temps voir que la base des conflits nationaux ne disparaît pas, car en régime de marché, c’est-à-dire de concurrence, le capitalisme reproduit nécessairement les rapports d’oppression, d’humiliation, de pauvreté, d’exploitation, etc. C’est cette raison qui nous fait dire que la lutte continue, jusqu’à ce que les travailleur·e·s prennent les rênes de cette société.

* La Tendance Programmatique IVe Internationale est un courant minoritaire au sein de l’OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale.

1. L’accord de Prespes, d’après le nom du lac baignant les deux pays ainsi que l’Albanie, signé par les deux Premiers ministres, grec (Tsipras) et macédonien (Zaef), prévoit le changement du nom de « Macédoine » en « Macédoine du Nord » pour tous les usages, intérieur et extérieur, et le changement correspondant de sa Constitution, ainsi que son refus de revendiquer une minorité macédonienne en Grèce et son abstention de toute référence à l’Antiquité macédonienne, au seul profit des Grecs, en échange de la reconnaissance par la Grèce de ce pays sous ce nom ainsi que de sa langue (macédonienne) et sa citoyenneté (macédonienne, avec l’ajout de « citoyen de la République de Macédoine du Nord ») et la levée de tout véto dans l’arène internationale. Restent les procédures validant l’accord, dont un référendum en Macédoine (probablement en octobre) et sa confirmation, à la fin, par l’Assemblée nationale en Grèce.

2. La « ligne nationale » décidée au plus au niveau, de réunion de chefs de tous les partis, avait décidé, en 1991, de ne jamais reconnaître un pays qui aurait dans son nom le terme « macédoine ».

3. L’Organisation révolutionnaire macédonienne intérieure (VMRO) a été fondée en 1893 à Thessalonique en tant que premier parti nationaliste slave en Macédoine, faisant alors partie de l’Empire ottoman. La VMRO, qui regroupe des nationalistes de droite et des socialistes, organise en 1903 un grand soulèvement populaire, qui commence le 2 août, le jour de la saint Elie (Ilinden en macédonien), qui parvient à libérer la ville de Krouchevo (10 000 habitants) en y proclamant la République de Krouchevo, contrôlant un territoire de près de 10 000 km2. L’insurrection est finalement écrasée par l’armée ottomane en novembre. La VMRO a ensuite connu plusieurs scissions et a fini par disparaître à la fin des années 1930, une majorité de ses derniers militants rejoignant le Parti communiste yougoslave. En 1990, peu avant les premières élections multipartites et l’élection d’une Assemblée qui proclame l’indépendance le 25 janvier 1991, des jeunes nationalistes de droite s’emparent du nom historique de ce parti, idéalisant son histoire, pour former le VMRO-DPMNE (l’Organisation révolutionnaire macédonienne intérieure – Parti démocratique pour l’unité nationale macédonienne). Bien qu’il soit en tête des élections de 1990, le VMRO-DPMNE ne parvient pas à former un gouvernement de coalition en refusant toute alliance avec le parti de la minorité albanaise. Ce n’est qu’en 1998 qu’il remporte à nouveau les élections et forme un gouvernement en s’alliant avec le Parti démocratique des Albanais, mais perd les élections de 2002 à la suite du conflit interethnique de 2001 (provoqué d’abord par la fermeture de la frontière avec l’Albanie et l’opposition à une plus grande autonomie des Albanais). Il reviendra au gouvernement en 2006, conduisant une politique néolibérale (privatisations, création de la TVA) et « d’antiquisation » (réécriture de l’histoire pour faire de la Macédoine actuelle une continuation de l’empire macédonien de l’Antiquité !) mais à la suite des élections de 2016, bien qu’il arrive en tête, il perd le gouvernement au profit d’une alliance conduite par l’Union sociale-démocrate de Macédoine (SDSM, successeur de la Ligue des communistes yougoslaves en Macédoine) avec Zoran Zaev, président de SDSM, prenant la tête du gouvernement.

4. En 1912 dans la future partie grecque de la Macédoine, celle qui a été appelée « Macédoine de l’Égée », habitaient des populations, mélangées, de diverses langues, religions, cultures : Grecs et Slaves, Bulgares et Serbes, et parfois sans attaches ou références précises, à savoir… « Macédoniens ». Mais il y avait aussi des Turcs, des Albanais, chrétiens et musulmans, ainsi que des Juifs, descendants de ceux chassés d’Espagne, installés notamment à Thessalonique où ils constituaient même la plus grosse communauté (laquelle a été exterminée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale). Après les guerres balkaniques, puis après la Première Guerre mondiale, les populations furent massivement déplacées, constituant dans cette région une majorité grecque. La minorité nationale slave a été privée de toute autonomie politique, linguistique et culturelle (plus même que la minorité turque qui a eu quelques possibilités linguistiques ou religieuses). Voir à ce sujet : Georges Castellan, Histoire des Balkans XIVe-XXe siècles, Fayard, Paris 1994.

5. Une coordination diplomatique au sommet, entre la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie et la Serbie, est en train de se systématiser depuis l’été 2017. La dernière en date a eu lieu à Thessalonique, le 4 juillet 2018 (l’avant-dernière, en avril 2018, à Bucarest).

6. On utilisait les acronymes ARYM ou plus souvent FYROM, d’après la forme anglaise : Former Yougoslavian Republic of Macedonia.

7. Le soleil de Vergina est un symbole découvert en 1977 dans une tombe royale macédonienne attribuée à Philippe II, le père d’Alexandre le Grand. Cette tombe se trouve dans le village grec de Vergina.

8. En particulier la déclaration des Zones économiques exclusives (ZEE) pour l’exploitation des fonds marins.

9. Nikos Kotzias, actuel ministre grec des affaires étrangères.

10. Kyriakos Mitsotakis est le très libéral chef de l’opposition parlementaire de droite.

11. En Grèce même, le pays est d’habitude nommé d’après sa capitale, Skopje, et ses habitants comme « skopjens », assortis dans les cas extrêmes d’un qualificatif raciste anti-Rroms.

12. On appelle Asie Mineure la partie asiatique de la Turquie et Pont, ou Pont-Euxin (qui vient du nom grec ancien de la mer Noire : Εξεινος Πόντος, mer hospitalière) la région de l’actuelle Turquie, peuplée par des Grecs dès l’Antiquité, qui est une bande de terre d'une largeur moyenne d’environ 80 km, coincée entre la mer Noire au nord, et, au sud, les Alpes pontiques qui courent tout le long du littoral, plongeant brutalement dans la mer. Les populations grecques de ces régions ont été exterminées et déplacées de force, essentiellement en Macédoine de l’Égée au cours et après la Première Guerre mondiale.

13. Rigas Féréos (1757-1798), intellectuel des lumières du XVIIIe siècle qui appelle à se libérer des sultans.

14. Cf. note 3.

 

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Inprecor n° 653/654 de juillet-août 2018